da: K – Identité juive et anti-judéité après le 7 octobre : Continuités et ruptures
Sergio Della Pergola
16 avril 2025
Les suites du 7 octobre ont profondément reconfiguré les pratiques de l’identité et de la communauté juives, ainsi que la manière dont elles sont perçues par le reste des sociétés occidentales. Dans ce texte, le démographe Sergio DellaPergola livre — depuis une perspective israélienne — le diagnostic général de ces mutations, dégageant ainsi les grandes questions qui se posent selon lui pour l’avenir des juifs.
Sur le long terme, l’expérience juive s’est caractérisée par des schémas stables et continus, ponctués de changements soudains, de ruptures et de drames. Ces événements marquants ont parfois redéfini l’histoire juive en créant des points de bascule entre un avant et un après. Ledit mouvement, généralement pérenne et prévisible, s’est donc parfois orienté vers des trajectoires nouvelles et des perspectives inattendues.
Peu avant le milieu du XXe siècle, deux événements majeurs — la Shoah et l’indépendance de l’État d’Israël — ont marqué des tournants décisifs, bouleversant profondément l’histoire juive. Ces événements ont redéfini l’existence juive en la scindant entre Israël, où les Juifs constituent aujourd’hui la majorité des citoyens d’un État souverain, et le reste du monde, où diverses communautés juives continuent de prospérer ou de faire face à des défis. Parmi ces diasporas, celle des États-Unis se distingue comme la plus grande, la plus influente et la plus complexe.
Je me propose de décrire comment les événements du 7 octobre 2023 en Israël et leurs conséquences ont pu affecter le cours principal des perceptions et des pratiques de l’identité et de la communauté juives, à l’échelle mondiale et locale, en relevant certaines similitudes et différences, convergences et divergences. Mon évaluation ne repose pas sur un scénario préétabli, mais cherche plutôt à analyser un ensemble de caractéristiques marquantes, en tirant des conclusions après, et non avant, l’observation des preuves empiriques. Je tiens également à préciser que j’envisage les Juifs avant tout comme des individus réels, en chair et en os, et non comme de simples éléments d’une théorie sociale ou littéraire plus large, comme cela peut être le cas dans certains récits sur les identités construites.
1. Qu’est-il arrivé le 7 octobre 2023 ?
Le 7 octobre, des milliers de terroristes du Hamas ont pénétré dans le sud-ouest d’Israël, massacré 1 195 personnes, dont 815 civils et 380 militaires, et emmené de force 251 civils à Gaza. Le 7 octobre était un jour de Shabbat, le jour de la fête juive de Sim’hat Torah, le bonheur de la Torah. Le choix de cette date traduit le cynisme du terrorisme islamiste.
Ce massacre a été suivi par la guerre à Gaza et au Liban, le déplacement d’environ 150 000 Israéliens de leurs foyers et de sévères représailles de la part de l’armée israélienne. Tous ces événements ont déclenché une crise de peur et d’incrédulité au sein de la société israélienne, un ébranlement semblable de l’identité des Juifs du monde entier et un vaste processus de désaffection de l’opinion publique mondiale à l’égard de l’État d’Israël, lequel s’est répercuté sur les communautés juives du monde entier.
Dans de vastes segments de la société, tant dans le monde en général que dans les pays occidentaux, les trois piliers fondamentaux de l’identité juive contemporaine — égalité en dignité, mémoire autonome et souveraineté politique — sont à nouveau remis en question.
Le 7 octobre a marqué un autre tournant dans la chronologie de l’État d’Israël et dans le conflit arabo-juif ou israélo-palestinien vieux de cent ans. Il a marqué à jamais l’histoire du peuple juif et les relations mutuelles entre ses composantes, impliquant pleinement les Juifs aux États-Unis. Il a généré un tournant inattendu dans le discours sur les Juifs et leurs relations avec la société non juive. Il a remis en question avec une acuité sans précédent la position d’Israël dans son contexte régional et mondial, ainsi que la position des communautés juives du monde entier. Il a une fois de plus soulevé les questions suivantes : Que signifie être israélien ? Que signifie être juif aujourd’hui ? Il s’est propagé à un Moyen-Orient en proie à de multiples crises. Il a également questionné l’essence même de la civilisation occidentale.
2. Les implications immédiates du 7 octobre
La première et la plus immédiate des conséquences du 7 octobre a été de révéler l’incapacité dramatique des services de renseignement militaires et civils israéliens à prévoir et à suivre les événements. En cause : l’arrogance, le machisme, l’euphorie et la légèreté. De nombreuses indications claires, extrêmement précises, détaillées et inquiétantes sur les plans du Hamas avaient été fournies non seulement par des sources internes bien informées, mais aussi par des sources étrangères. Certaines informations avaient été recueillies et analysées par des sous-officiers féminins hautement qualifiés appartenant aux services de renseignement, de la police ou du corps des gardes-frontières. Cependant, leurs supérieurs masculins avaient dénigré leur travail, qualifiant leur attitude d’« immature » ou d’« hystérique ». Cette perception était surtout influencée par le paradigme dominant, largement partagé, qui privilégiait l’avantage militaire et la logique de dissuasion dans les relations entre Israël et ses ennemis.
Le grand stratège d’Israël depuis 16 ans, le Premier ministre Benjamin Nétanyahou, avait pris le parti de ne pas remettre en cause son approche négative de toute forme de souveraineté de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie et à Gaza. Par conséquent, la meilleure voie semblait être le maintien d’une sorte d’arrangement avec le pire ennemi de l’Autorité palestinienne : le Hamas. Le pilier central de ce qu’on a appelé la konseptzia était qu’Israël dissuade le Hamas par sa puissance militaire. Les avantages économiques, comme ces importants transferts d’argent en provenance du Qatar, et l’emploi de 20 000 frontaliers de Gaza en Israël, étaient censés garantir la non-belligérance. Tout le reste découlait de cette idée, y compris l’absence de préparation des militaires le 7 octobre. Nétanyahou avait prononcé à la Knesset peu avant le 7 octobre, un discours dans lequel il décrivait en détail et avec une grande précision les scénarios possibles en cas d’attaque du Hamas. Il avait compris les enjeux, fait ses choix et donné des instructions en conséquence. Son entourage et ses subordonnés étaient manifestement convaincus, ou du moins alignés, sur ses directives stratégiques. Il savait mieux que tout le monde.
3. Les implications plus larges du 7 octobre
Lorsque le monde entier s’écroule avec ses illusions, un sentiment de vide s’empare de nous. Mais quelles étaient ces convictions qui s’effondraient ?
La première grande illusion concernait l’histoire et la signification d’Israël, en tant qu’État juif et centre du peuple juif mondial. Nous nous étions bercés d’illusions en pensant qu’après plus de 75 ans d’indépendance, Israël était désormais sur la voie de la maturité et du bien-être consolidé, y compris en matière d’autocritique et de capacité à mettre en œuvre des réformes indispensables, longtemps reportées depuis les débuts mouvementés de l’État hébreu. À la veille du 7 octobre, le pays était profondément divisé à la suite des réformes judiciaires et institutionnelles introduites par le gouvernement Nétanyahou. Des centaines de milliers de personnes manifestaient dans les rues contre la nouvelle direction autoritaire. Cette situation a donné aux dirigeants arabes la fausse impression qu’Israël, si divisé, pouvait facilement être attaqué et rayé de la carte. Au lieu de cela, le jour fatidique, la réponse positive à l’injonction de se battre a été écrasante. La solidarité interne s’est instantanément rétablie, malgré les désaccords antérieurs, du moins pendant un certain temps. L’extraordinaire résilience d’Israël en temps de crise a été la première lueur d’espoir émergeant du chaos initial. En 2024, Israël a enregistré un solde migratoire international négatif de 18 000 personnes, principalement en raison des départs massifs survenus en octobre 2023. Un tel déficit migratoire, exceptionnel dans l’histoire du pays, ne s’était produit que trois fois au cours du dernier siècle : dans les années 1920, 1950 et 1980. Toutefois, dans un contexte de guerre tout aussi traumatisant, le nombre de réfugiés ukrainiens recensés en Europe atteignait plus de 6,2 millions en décembre 2024.
Nous nous étions bercés d’illusions en pensant qu’après plus de 75 ans d’indépendance, Israël était désormais sur la voie de la maturité et du bien-être consolidé, y compris en matière d’autocritique et de capacité à mettre en œuvre des réformes indispensables.
La deuxième grande illusion portait sur la présence juive et israélienne et son rapport aux autres peuples du Moyen-Orient. Un processus de normalisation, certes hésitant, mais en cours, comme en témoignent les accords d’Abraham, avait nourri l’espoir qu’Israël serait accepté par l’ensemble des peuples de la région. Pourtant, la réalité a révélé que le projet de rejet et de génocide demeure bien vivant, avec l’Iran en tête de cette dynamique, ses ramifications s’étendant au Liban, au Yémen, à la Syrie et à l’Irak, ainsi qu’à des relations complexes de dépendance et d’alliance avec la Russie, la Chine et la Corée du Nord. La guerre à Gaza et au Liban a certes révélées les limites de la toute-puissance militaire israélienne mais aussi l’engagement pour le pays de la jeune génération. Malgré les atrocités du 7 octobre et la réponse inévitablement disproportionnée d’Israël, l’espoir d’un dialogue visant à mettre fin à la destruction mutuelle n’est pas totalement éteint. Cependant, les prochaines étapes — qu’il s’agisse d’une paix, d’une trêve ou d’une catastrophe régionale puis mondiale — reposent largement sur les épaules d’intermédiaires occidentaux et moyen-orientaux.
La troisième grande illusion portait sur les principes intellectuels et spirituels du monde occidental. Après la Shoah, nous avions espéré que l’Occident, qui en avait été l’architecte et l’exécuteur, se serait amendé et aurait intégré une intolérance profonde envers les causes ayant conduit à la nécessité du slogan « Plus jamais ça ». On constate que ce n’est pas le cas. Dans de vastes segments de la société, tant dans le monde en général que dans les pays occidentaux, les trois piliers fondamentaux de l’identité juive contemporaine — égalité en dignité, mémoire autonome et souveraineté politique — sont à nouveau remis en question. Une interprétation ignorante, hostile et arbitraire du terme « sionisme » est invoquée pour condamner l’ensemble du peuple juif, lui attribuant des crimes qu’il n’a jamais commis.
4. Digressions historiographiques
La catastrophe du 7 octobre représente le pire événement vécu par le peuple juif depuis la fin de la Shoah. Certains historiens et penseurs ont soulevé la question de savoir si le terme « Shoah » pouvait être utilisé dans le contexte du 7 octobre et de ses conséquences en Israël et à Gaza. La réponse n’est pas simple, car, de toute évidence, la « Shoah » demeure un événement unique dans l’histoire, un génocide sans précédent que l’on espère ne jamais voir se reproduire. Cependant, il serait réducteur d’analyser cette problématique uniquement à travers les caractéristiques spécifiques de cette journée tragique, qui constitue le plus grand massacre de civils juifs depuis 1945. Il faudrait plutôt développer un modèle analytique permettant d’évaluer si certains événements correspondent à une typologie donnée, en fonction de deux critères essentiels : l’intentionnalité et l’exhaustivité. L’objectif est d’établir des règles pour mieux comprendre ce qui s’est passé et anticiper ce qui pourrait encore survenir dans des circonstances similaires. À cette fin, je propose un modèle reposant sur trois éléments ou critères fondamentaux pour structurer cette réflexion.
1) Le premier élément requis est une certaine théorie générale décrivant la portée d’un programme, reflétant une certaine vision à long terme du monde, à la fois précise et suffisamment large. Ce programme de base doit inclure une stratégie claire pour un monde idéal, ainsi que des scénarios concernant ce qui ne devrait pas se produire et les conséquences potentielles si ces événements indésirables venaient à se réaliser. À cet égard, nous pouvons comparer le discours d’Adolf Hitler au Reichstag le 30 janvier 1939 à la charte du Hamas de 1988.
D’abord le premier[1] :
« si le judaïsme financier international en et hors d’Europe devait réussir à pousser les peuples une fois encore dans une guerre mondiale, alors le résultat ne sera pas la bolchevisation de la Terre et par là la victoire du judaïsme, mais l’anéantissement de la race juive en Europe ! »
Et maintenant la seconde[2] :
« (art. 22) Ce sont eux [les Juifs] qui étaient derrière la Seconde Guerre mondiale qui leur a permis d’amasser d’énormes profits grâce au commerce du matériel de guerre. […] Qu’une guerre éclate de-ci de-là et c’est leur main qui se trouve derrière.
(art. 32) Leur plan se trouve dans « les Protocoles des Sages de Sion » et leur conduite présente est une bonne preuve de ce qu’ils avancent.
(art. 7) L’Heure ne viendra pas avant que les musulmans n’aient combattu les Juifs (c’est-à-dire que les musulmans ne les aient tués), avant que les Juifs ne se fussent cachés derrière les pierres et les arbres et que les pierres et les arbres eussent dit : ‘Musulman, serviteur de Dieu ! Un Juif se cache derrière moi, viens et tue-le.’ »
Deux styles littéraires différents, un seul et même message.
2) Le deuxième élément du modèle est un programme de mise en œuvre visant à concrétiser la vision théorique. Il doit inclure des spécifications très détaillées sur la manière de procéder en ce qui concerne les objectifs tactiques spécifiques à atteindre et les conséquences stratégiques déterminées par l’opération. Nous avons ici les protocoles de la conférence de Wannsee du 20 janvier 1942, avec son énumération méticuleuse d’objectifs détaillés et de tâches exécutives, et ses allocations rigoureuses de main-d’œuvre et de moyens financiers. Les ordres de bataille détaillés distribués deux semaines avant l’invasion du Hamas le 7 octobre s’en rapprochent, dans la mesure où ils ne s’arrêtent pas à la zone frontalière immédiate, mais indiquent des itinéraires précis à suivre pour atteindre et détruire Tel-Aviv et d’autres centres importants de population civile, en plus des principales installations militaires.
3) Le troisième élément repose sur la participation active de volontaires qui, au-delà de l’exécution des ordres reçus, contribuent et de manière créative à rendre le plan plus efficace et plus destructeur. À cet égard, la théorie de Hannah Arendt sur la banalité du mal a été largement remise en question par la publication récente des enregistrements d’Eichmann réalisés en Argentine en 1957[3]. Bien que l’existence de ces enregistrements ait été connue, ils ont été soigneusement dissimulés pendant plus de 65 ans avant d’être finalement retrouvés dans des archives allemandes. Ces enregistrements révèlent, par la voix d’un des principaux responsables, une intentionnalité idéologique consciente de l’ampleur du projet, exprimée sans retenue, ainsi qu’une fierté manifeste de leurs auteurs. Cette révélation démonte l’idée selon laquelle « ça peut arriver à tout le monde, de commettre de tels actes ». Les similitudes entre les massacres de civils perpétrés par les Allemands et leurs collaborateurs pendant la Seconde Guerre mondiale et le massacre du 7 octobre sont frappantes. Ce dernier a été rapporté en temps réel avec jubilation par ses auteurs via des appels vidéo à leurs familles. Sans trop entrer dans les détails des similitudes, on note les nombreux actes de bestialité commis directement par les bourreaux sur des civils, qu’il s’agisse de femmes, d’hommes, d’enfants ou de personnes âgées. Cependant, un élément distinctif a été ajouté : la violence sexuelle, fièrement revendiquée le 7 octobre, un aspect qui était moins typique des actions nazies.
Cela soutient aisément l’accusation de crime de génocide — visant à annihiler Israël et les Juifs — du côté du Hamas, avec l’objectif supplémentaire d’établir un vaste califat chimérique sur l’ensemble du territoire entre le fleuve Jourdain et la mer Méditerranée. Un peu comme le Troisième Reich envisagé sur l’Europe dans les années 1930. Le bombardement et la démolition du bâtiment de la communauté juive AMIA à Buenos Aires en juillet 1994, avec le soutien de l’Iran, s’inscrivaient dans le cadre d’une stratégie régionale et mondiale plus large. Une stratégie visant à effacer Israël est activement promue par le programme d’armes nucléaires de l’Iran, le lancement de centaines de missiles balistiques et guidés ainsi que de drones, en collaboration avec le Hamas, le mouvement islamique Hezbollah au Liban et l’insurrection des Houthis au Yémen.
La réaction militaire israélienne a été incontestablement brutale, mais elle n’avait pas pour but de détruire le peuple palestinien en tant que tel. Elle visait plutôt à mettre fin au régime du Hamas à Gaza.
Face à cette machine complexe, Israël est également accusé d’avoir commis un génocide dans la région de Gaza. Le Hamas a avancé le chiffre de plusieurs dizaines de milliers de victimes parmi la population civile de ce territoire. Certains analystes engagés vont jusqu’à publier ces chiffres dans des revues réputées et à avancer des estimations plus élevées, en prenant en compte le nombre de corps manquants encore enfouis sous les décombres[4]. Ces accusations méritent deux réponses. La première est que les chiffres fournis par le ministère de la Santé du Hamas étaient manifestement partiaux et non vérifiés. Ils ne résistent pas à un examen par les pairs de la véritable proportion de victimes civiles et combattantes par rapport à la composition connue de la population de Gaza par âge et par sexe. Les données publiées par les autorités gazaouies laissent entendre que presque toutes les victimes étaient des femmes et des enfants, et qu’il n’y aurait eu aucun combattant de sexe masculin parmi les victimes[5]. La seconde limite de ces données réside dans l’absence de contrôle concernant les déclarations multiples faites au sujet d’une même personne disparue par différents membres de sa famille, notamment dans le contexte de familles élargies nombreuses. Dans la littérature spécialisée, ce phénomène est désigné sous le terme de « multiplicité ».
Plus important encore, il manquait clairement du côté israélien les deux éléments essentiels que sont l’intentionnalité et l’exhaustivité d’une opération génocidaire. La réaction militaire israélienne a été incontestablement brutale, mais elle n’avait pas pour but de détruire le peuple palestinien en tant que tel. Elle visait plutôt à mettre fin au régime du Hamas à Gaza, souvent en avertissant les habitants des opérations à venir. L’action israélienne s’apparentait à la réponse militaire des armées alliées en Europe et au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, laquelle a incontestablement touché un grand nombre de civils non impliqués et n’était manifestement pas proportionnelle à l’offensive initiale et aux dommages causés par les pays de l’Axe. Cette action s’inscrivait dans la logique tragique de la guerre, mais ne constituait pas un génocide. Sinon, il faudrait admettre que la victoire des Alliés lors de la Seconde Guerre mondiale relèverait également du génocide.
5. Une galerie des indignités
Le 7 octobre a mis en lumière la capacité du Hamas et de ses alliés à manipuler habilement l’opinion publique mondiale, tandis qu’Israël peinait à suivre le mouvement. Cependant, certains aspects des actions et discours publics ont révélé une orientation préexistante qui, jusque-là latente, est devenue soudainement manifeste. Les positions adoptées par les observateurs et acteurs extérieurs non directement impliqués dans les événements ont été particulièrement révélatrices, notamment aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux. Si certains ont pris la défense d’Israël, un camp bien plus large a soutenu directement ou indirectement le Hamas dès le début, tandis que rares sont les personnes ayant adopté des positions intermédiaires ou neutres. La réponse à la question de savoir si le Hamas représente ou non l’ensemble de la population de Gaza est demeurée quant à elle profondément ambiguë.
La vérité est qu’aujourd’hui, toute personne honnête se doit d’étayer sérieusement ses positions, de les expliquer clairement et d’assumer avec courage les conséquences morales de ses choix. Les prises de position adoptées par divers acteurs — qu’il s’agisse de l’opinion publique mondiale, des hommes politiques au niveau international, national ou local, du monde académique, des centres de recherche, des médias, des Églises, des ONG ou encore de nombreuses personnes ordinaires — nous ont conduits à concevoir une sorte de Galerie des indignités. Nous en avons extrait quelques exemples, présentés sans ordre particulier et dans un style concis :
La Croix-Rouge internationale n’a jamais rendu visite, ne serait-ce qu’une seule fois, aux 251 Israéliens enlevés à Gaza. Le premier contact n’a eu lieu qu’au moment de la restitution ostentatoire de certains otages, orchestrée par leurs ravisseurs criminels. Cet événement incarne le paradigme de la trahison du mandat confié aux membres du CICR et marque l’effondrement de toute forme de dignité.
Les Nations Unies n’ont jamais adopté de résolution condamnant l’attaque sauvage du Hamas le 7 octobre, mais ont voté pour un cessez-le-feu immédiat (c’est-à-dire l’arrêt des attaques d’Israël) avec une majorité automatique de 153 voix pour, 10 contre, 23 abstentions et 7 absents. L’ONU n’a jamais accordé une telle attention aux massacres perpétrés dans aucun autre conflit régional, notamment le massacre en Syrie de centaines de milliers de musulmans par d’autres musulmans. L’Assemblée générale des Nations unies, le Conseil de sécurité, le Comité des droits de l’homme ou les troupes endormies de la FINUL au Liban, ainsi que la Cour pénale internationale de La Haye, ont tous fait preuve d’un parti pris et d’une politique flagrante de deux poids deux mesures. L’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient) a été plusieurs fois prise en flagrant délit de tricherie et de collaboration avec les activités criminelles du Hamas, fournissant des abris, dérobant des corps et retenant des otages. Ces organismes ont perdu leur autorité morale, leur respectabilité et leur crédibilité.
Le pape catholique François, Jorge Bergoglio a fait part de sa préoccupation légitime pour la protection de la vie humaine, mais n’a jamais exprimé son horreur face au carnage du 7 octobre. Il a laissé entendre qu’Israël commettait un génocide, et a été photographié devant une crèche représentant un enfant vêtu d’un keffieh rouge. Venant s’ajouter à sa condamnation des Israéliens pour avoir tué des enfants palestiniens, cette scène revenait à réaffirmer le crime de déicide commis par les Juifs. D’autres cardinaux et non des moindres ont ravivé une ancienne interprétation erronée de la Loi du Talion, soulignant l’ancien contraste entre la vengeance juive et l’amour chrétien. Pas un mot n’a été prononcé sur la persécution des communautés chrétiennes du Moyen-Orient par les fondamentalistes musulmans. Cette stratégie régressive a pratiquement rendu caduque la déclaration Nostra Aetate de 1965 et ramené le dialogue interreligieux judéo-catholique à son point de départ.
Autrefois lieux de réflexion et d’approfondissement des connaissances, les universités se sont parfois transformées en terrains propices à l’activisme politique, à la discrimination ciblée, aux appels au boycott et à la montée de la haine. L’un des épisodes les plus embarrassants a été celui où les présidents des principales universités américaines ont justifié des violations flagrantes à la discipline et aux préceptes moraux élémentaires sur les campus en affirmant que leur licéité pouvait « dépendre du contexte » (sic). Le boycott, le désinvestissement et les sanctions (BDS) sont devenus des modes d’expression tolérés dans une bataille pour l’hégémonie académique, au point de nier la liberté d’expression ou de l’imposer par le biais de textes obligatoires. Des analystes ont proclamé que la guerre contre le terrorisme avait transformé l’État antiterroriste en acteur terroriste, tout en faisant preuve de complaisance envers une violence terroriste débridée et en célébrant ouvertement le crime. Cette confusion entre savoir et militantisme constitue une recette certaine pour abaisser les normes académiques et compromettre leur intégrité.
Parmi les médias, le New York Times a mis un mois à démentir la fausse nouvelle diffusée par le Hamas au sujet du soi-disant bombardement et de la destruction par Israël de l’hôpital baptiste de Gaza, alors qu’en réalité ces dommages avaient été causés par un missile lancé par le Jihad islamique sur le parking de cet établissement, le bâtiment lui-même étant resté intact. La couverture médiatique déséquilibrée mentionnait Israël plus de trois fois plus souvent que le Hamas dans un contexte négatif, tandis que les récits personnels mettant en avant les souffrances palestiniennes ou libanaises étaient trois fois plus fréquents que ceux relatant les pertes israéliennes[6]. La BBC n’a pas reconnu le Hamas et le Hezbollah comme des organisations terroristes, ce qui a contribué à un effondrement similaire de sa respectabilité journalistique.
Les grandes ONG ont failli à leur mission. Amnesty International a publié une déclaration explicitement hostile à l’existence même d’Israël, l’accusant à tort d’apartheid, tout en restant pratiquement silencieuse sur le 7 octobre. Les principales organisations internationales de défense des droits des femmes se sont abstenues de condamner les actes horribles de torture et d’abus sexuels perpétrés sur des Israéliennes, se contentant de publier tardivement un document édulcoré.
Les foules sur les places criaient « La Palestine sera libre de la rivière à la mer » (c’est-à-dire : mort aux Israéliens), mais aussi « Mort aux Juifs », refermant ainsi la boucle des racines antisémites de l’anti-israélisme.