Entretetien avec Mahnaz Mohammadi
À l’occasion de la première de son dernier film Roya à la Berlinale, Mariam Schaghaghi a interrogé, pour la „Frankfurter Allgemeine Zeitung”, la cinéaste iranienne Mahnaz Mohammadi au sujet de la longue résistance des Iraniens et des massacres de manifestants de janvier. K. publie la traduction de cet entretien où Mohammadi évoque son expérience de l’emprisonnement, le décalage entre la réalité de l’Iran et la perception occidentale, et la dignité d’un peuple qui n’abandonne pas ses rêves de liberté.
Madame Mohammadi, la République islamique vient de célébrer le 47e anniversaire de la Révolution. Or le peuple est traumatisé par les tueries de masse des 8 et 9 janvier, et se trouve en état de choc. « Sur le pays repose la poussière de la colère », a dit une Iranienne. Qu’entendez-vous de l’atmosphère en Iran ?
Les gens là-bas ont été confrontés à une cruauté inimaginable, sans précédent. Ce que la République islamique a fait ici s’inscrira dans l’histoire de l’humanité. Plus personne n’essaie de chiffrer ce massacre. Plus personne ne parle de 3 000, 4 000 ou 40 000 – on suppose qu’il y a eu plus de 100 000 morts.
Beaucoup en sont venus à dire : « Nous attendons ».
Je comprends. L’attente ici n’est pas la même que l’attente là-bas. Là-bas, c’est une crise existentielle. Dans le métro de Téhéran, récemment, une personne s’est mise à pleurer – et soudain tout le wagon pleurait. Cette atmosphère, on ne peut la comprendre que si l’on est sur place. Je suis en contact avec beaucoup de gens dans tout le pays, j’essaie, autant que possible et dans la mesure où internet le permet, de maintenir le lien. La situation en Iran diffère fortement de l’image qu’on en a à l’étranger.
En quoi ?
Les gens savent très bien ce qu’ils veulent et pourquoi ils se soulèvent. Ils réagissent avec sensibilité à toute voix qui parle à leur place – pas seulement celle du gouvernement, mais aussi d’autres. Et je les comprends. Pendant des années, leur dignité et leur autonomie ont été ignorées.
Beaucoup comptaient sur un acte de Trump, surtout après son annonce que « l’aide est en route ». Qu’attendez-vous des négociations que les États-Unis mènent actuellement avec le gouvernement iranien ?
Je ne suis pas politicienne, je suis cinéaste. Je parle de ce qu’on fait subir aux gens. L’oppression aliène l’être humain de lui-même et de la normalité. Quatre-vingt-dix millions de personnes sont les otages d’un petit groupe d’occupants, sont des prisonniers. Et le monde se tait. Même une organisation comme Médecins sans frontières s’est tue. Pourquoi ? Quelle est la différence entre l’injustice qu’on nous fait subir et Gaza ? Une vie humaine ne signifie-t-elle plus rien quand elle n’entre pas dans les grilles idéologiques ? Je crois que nous vivons une époque où beaucoup de choses sont soumises à la manipulation et où beaucoup de choses doivent fondamentalement changer – y compris les organisations de défense des droits humains.
« De même que l’histoire de l’Iran a été changée à jamais par les tueries de masse de janvier, de la même manière, le temps en prison a signifié la rupture totale pour ma vie. Les deux fois, un chapitre entièrement nouveau a été ouvert.«
Si internet avait fonctionné grâce à un satellite étranger, comment ces journées de janvier se seraient-elles déroulées ?
Cela aurait signifié la fin. L’effondrement complet de la République islamique. La coupure est un outil de contrôle. Dès qu’internet n’était plus disponible, la vague de violence planifiée, encore plus structurée, a pu commencer.
Votre film « Roya » se termine par la mention « Écrit dans le bloc 2A de la prison d’Evin ». Il repose donc sur vos propres expériences ?
J’ai été plusieurs fois en prison. Mais l’expérience à Evin en 2011, la mienne et celle d’autres, est devenue la matière première du film. La cellule de trois mètres carrés et tout ce que j’y ai vu. J’ai écrit une partie lors d’une nuit où je souffrais d’hallucinations. J’avais réussi à voler un stylo lors d’un interrogatoire. Dans une période où je ne savais plus si j’étais éveillée ou si je rêvais, j’ai essayé, par l’écriture, de m’assurer que j’existais encore.
Quelle accusation a été portée contre vous à l’époque ?
L’habituelle : « Conspiration contre la sécurité nationale », « Propagande contre le gouvernement ». Le scénario des Gardiens de la Révolution prévoyait que, sous la torture, je devais avouer travailler pour le MI6 et avoir acheté avec leur argent les témoins qu’on voyait dans mon documentaire1, les avoir payés pour mentir. Des absurdités dont ils pensent que quelqu’un pourrait y croire.
Comment avez-vous survécu à l’isolement, à la torture physique et psychologique ?
De même que l’histoire de l’Iran a été changée à jamais par les tueries de masse de janvier, de la même manière, le temps en prison a signifié la rupture totale pour ma vie. Les deux fois, un chapitre entièrement nouveau a été ouvert. Après l’isolement, je ne suis jamais redevenue la personne que j’étais avant. Et je crois que personne qui a vécu la même chose ne le peut. On reste à jamais mutilé.
Qu’avez-vous vécu ? Tout ce qu’on voit maintenant dans le film ?
J’ai encore devant les yeux les sandales en caoutchouc tachées de sang ou la traînée de sang d’un cadavre sur le sol. Le film n’est qu’une version censurée des expériences que j’ai vécues, moi et d’autres. Mais je devais trouver un récit particulier, pour que le public ne se contente pas de regarder, mais vive avec moi comment, par l’isolement et la violence, les frontières s’effacent entre rêve et réalité, entre présent et passé, entre être et non-être. Qu’il décide lui-même ce qui est réel. Car moi, je m’y étais perdue.
Les exactions commises à Evin se manifestent aussi dans des perfidies : les détenus sont appelés « invités »…
Exactement. Il existe une terminologie des prisons : les interrogatoires s’appellent là-bas des « entretiens ». Les gens qui t’interrogent et te torturent s’appellent des « experts ». Ils rédigent des aveux forcés que tu dois signer. Quand on arrivait à l’interrogatoire, les gardiens qui nous y conduisaient disaient : « Nous avons amené des invités ». Les gardiens ne s’adressent à toi que par un numéro de détention. J’ai voulu consciemment conserver ce langage, parce qu’il documente un fait historique.
De plus, les détenus sont exposés à de fausses nouvelles sur la prétendue mort de proches.
Pire encore, ils rendent visite à tes proches, les torturent et te font ensuite écouter leurs enregistrements vocaux. Et bien sûr, inversement aussi.
Aviez-vous des contacts avec d’autres détenus ?
Non, j’ai été directement mise en isolement. Car, à mon arrivée, j’ai reconnu la voix d’un ami et j’ai crié à travers les couloirs que sa famille allait bien et le soutenait, qu’il ne devait pas avoir peur – et j’ai été mise en cellule d’isolement pour cette audace. J’ai fait ce film dans l’espoir que mes bourreaux le voient. À chaque festival, ils ont des agents qui font immédiatement des rapports. Qu’ils voient ce qu’ils ont fait. Peut-être que leur pied tremblera un instant avant qu’ils continuent à torturer.
Par coïncidence, Jafar Panahi thématise, lui aussi, dans son film nommé aux Oscars « Un simple accident », l’interrogateur qui doit comprendre ce qu’il a fait subir à ses semblables. Vous avez même été arrêtée avec lui, lors de protestations après la mort de Neda Agha-Soltan.
Panahi et sa femme faisaient partie des rares personnes qui ne m’ont pas laissée seule pendant toutes ces années où j’étais sous interdiction de travailler. Tous deux demandaient régulièrement comment j’allais et s’ils pouvaient faire quelque chose pour moi.
« En Iran, il y a unité. Tous les groupes sont ensemble dans la rue car, là-bas, ils savent que ce monstre n’est pas réformable. Il ne fait que tuer.«
Où vivez-vous actuellement ? En exil ?
Non – je suis à l’étranger uniquement pour ce projet de film, dernièrement en Allemagne pour la finalisation technique. Avant, j’étais ailleurs. Je ne veux pas donner de détails sur le moment où je me suis trouvée hors d’Iran et les lieux où le film a été tourné ou réalisé, car cela pourrait mettre en danger des collègues et collaborateurs. Chaque infime information peut devenir dangereuse. Ma famille aussi est menacée. Même ma mère ne sait pas où je me trouve, pour qu’on ne puisse rien lui soutirer. Je me fais discrète en ce moment. La projection à la Berlinale est la première fois depuis longtemps que j’apparais en public et de manière annoncée.
Vous dites « uniquement » – cela signifie-t-il que vous avez l’intention de retourner en Iran ?
Oui. Mon foyer est là-bas. J’ai certes dû abandonner mon appartement parce que je ne pouvais plus en assumer les coûts. Quand je rentrerai, je devrai d’abord chercher un endroit où vivre. Mais malgré tout, c’est chez moi.
Le danger d’une nouvelle arrestation ne vous effraie-t-il pas, ne serait-ce qu’en raison de votre film ?
Le danger a toujours été et reste un compagnon de vie, surtout dans la République islamique. La prison serait encore la meilleure des options. Je crains pire, une balle dans la tête. Mais chacun est en prison là-bas. Tout l’Iran est une prison.
D’où tirez-vous votre force ?
On ne vit qu’une fois. Et cette vie unique, je veux la passer auprès des gens que j’aime.
Le 14 février, des manifestations ont eu lieu, à Toronto, Los Angeles et aussi à Munich, à l’occasion de la Conférence de sécurité. Comment les témoignages de solidarité sont-ils perçus en Iran ?
Oh, cela signifie le monde pour eux ! Le monde ! C’est incroyablement important pour eux. Je l’ai vécu moi-même. Après les protestations lors de la mort de Mahsa Amini en 2022, il n’y avait pas non plus d’informations, internet tombait constamment en panne, nous étions angoissés et à bout de nerfs. Alors un ami a appelé : il avait reçu des vidéos, il y avait des manifestations partout à l’étranger, nous n’avions aucune idée de tout ce qui se passait ! Il nous les a fait écouter, et nous avons entendu les manifestants à l’étranger scander les mêmes slogans que nous en Iran ! Nous avons tous pleuré quand nous avons vu cela de nos propres yeux : « Nous ne sommes pas seuls. Alors on continue ! ». La solidarité donne tellement de force !
« Le simple fait de respirer, de continuer à vivre représente pour nous de la résistance. Le simple fait de se lever chaque matin.«
Et de nouveau, les Iraniens se sont engagés au péril de leur vie pour leurs convictions. Les images de rangées interminables de sacs mortuaires noirs, de proches cherchant leurs morts, se sont gravées dans les mémoires. Puis on leur a demandé de payer les balles.
Oui. Et malgré tout, ils continuent à se battre. J’ai entendu parler d’un père à qui on réclamait l’argent et qui a dit aux gardiens : « Je refuse de vous donner l’argent des balles avec lesquelles vous avez tué mon fils. Car avec cet argent, vous tuerez le prochain enfant du prochain père. Je renonce plutôt à la dépouille de mon fils ». Nos gens ont encore cette grandeur.
Pourquoi y a-t-il si peu d’unité quand il s’agit de l’avenir de l’Iran ? On se dispute déjà sur la qualification et l’agenda de Reza Pahlavi ; les moudjahidines du peuple, considérés comme terroristes, tentent déjà de regagner du terrain. L’objectif véritable, la fin du régime des mollahs, ne se perd-il pas en route ?
En Iran, il y a unité. Tous les groupes sont ensemble dans la rue : religieux et non religieux, différentes générations, même des femmes avec et sans voile marchent main dans la main. Car, là-bas, ils savent que ce monstre n’est pas réformable. Il ne fait que tuer.
Beaucoup se sont ralliés à Reza Pahlavi comme figure d’espoir, qui promet de mener l’Iran vers un avenir autodéterminé. Est-ce crédible ?
La question n’est pas de savoir pourquoi Reza Pahlavi a pu devenir si populaire. La question est : où sont les autres ? Pourquoi personne d’autre n’a-t-il pu se présenter comme candidat après les protestations pour Mahsa ? Où est l’opposition ? Nous aimerions avoir le choix entre plusieurs personnalités de premier plan ! Pahlavi nous écoute, surtout la jeune génération. Personne ne lui a prêté serment d’allégeance, les gens disent seulement : pour cette période de transition, nous lui faisons confiance. Il s’est levé pour nous maintenant. Plus tard, on pourra toujours voir qui est le plus apte.
« Roya » est présenté en première le 18 février à la Berlinale. La date coïncide avec le 40e jour après les massacres de janvier – traditionnellement un jour de deuil. Ce jour pourrait-il signifier le retour des gens dans la rue ?
On entend des voix comme « Préparez-vous, le 40e jour arrive ! ». Mais les dirigeants sont impitoyables. Chaque nouveau mort apporte un autre quarantième jour. Combien de temps un régime peut-il perpétuer ce cercle de violence ?
Que croyez-vous qu’il pourrait se passer – une résistance encore plus intense ? L’effondrement d’un des deux camps ? Une intervention étrangère ?
On fait une erreur à l’étranger : on pense que seul le fait de descendre dans la rue et de manifester constitue de la résistance. Mais le gouvernement a depuis longtemps stationné des milices bassidjis dans chaque ruelle. C’est pourquoi le simple fait de respirer, de continuer à vivre représente pour nous de la résistance. Le simple fait de se lever chaque matin.
On dit que non seulement des dizaines de milliers de personnes ont été tuées, mais aussi des dizaines de milliers arrêtées. Logistiquement, cela signifierait une surpopulation totale des prisons.
L’arme de ce régime est la menace et l’intimidation. Autant qu’il le peut, il tue. Autant qu’il le peut, il emprisonne. Mais à un moment donné, il n’y a plus de place. De combien de fidèles le système dispose-t-il, avec les milices, les nervis, les fonctionnaires ? Deux, trois millions ? Nous sommes 90 millions d’Iraniens. Même avec cinq millions de loyalistes, nous serions encore 85 millions contre eux.
Les dirigeants n’ont donc pas pu tuer l’espoir de liberté lors de leur massacre de janvier ?
Non. Ils ne peuvent jamais le tuer, jamais. Notre société est actuellement la plus vivante du monde : elle descend encore dans la rue pour ses convictions. Elle paie le prix de sa volonté de liberté. Et elle ne recule pas. Depuis 47 ans, ils espèrent vivre. Chaque fois que vous jugez l’Iran – ce qui est bien, ce qui est mal –, n’oubliez pas : vous ne payez pas le prix de la vie là-bas. Ne décidez pas pour eux. Soutenez-les, comme lors du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Ce principe vaut jusqu’à aujourd’hui.
Le slogan est-il devenu un guide pour l’ensemble de la société ?
Oui, il n’appartient pas qu’aux femmes : elles ont fait le premier pas en brûlant les voiles. Le deuxième pas a été que les hommes ont rejeté l’oppression des femmes, à laquelle la charia les autorisait, en brûlant symboliquement des mosquées. Et un jour viendra la liberté.
Propos recueillis par Mariam Schaghaghi
„Ganz Iran ist ein Gefängnis“ (FAZ.NET, 14.02.2026) © All rights reserved. Frankfurter Allgemeine Zeitung. Provided by Frankfurter Allgemeine Archiv.